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Opéra, juin 2018 |
RICHARD MARTET |
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VERDI : OTELLO
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Filmé
au Covent Garden de Londres, le 28 juin 2017, ce DVD confirme, pour
l’essentiel, les impressions que cette nouvelle production d’Otello
nous avait laissées dans la salle (voir O. M. n° 131 p. 55 de
septembre) : mise en scène fonctionnelle, mais dépourvue d’intérêt,
de Keith Warner ; orchestre et chœurs somptueux, sous la baguette
d’un Antonio Pappano à son meilleur dans les deux derniers actes ;
comprimari en place, avec une mention pour l’éblouissant Cassio de
Frédéric Antoun ; Iago efficace, mais trivial, de Marco Vratogna,
incapable d’échapper à une composition de traître de mélodrame on ne
peut plus banale (ricanements et détimbrages compris !).
Vue
et entendue depuis l’amphithéâtre du Royal Opera House, nous avions
admiré sans réserve la Desdemona de Maria Agresta. Son chant
n’appelle toujours aucun reproche, mais les gros plans desservent la
comédienne, soulignant son manque de jeunesse et, surtout, son
déficit de charisme.
Jonas Kaufmann, en revanche, est encore
plus éblouissant ici. D’abord, il chante remarquablement : timbre à
la couleur naturellement barytonnante, sans aucun assombrissement
artificiel ; grave émis avec un naturel parfait ; aigu lumineux et
puissant ; sens inné du clair-obscur, qui fait merveille dans les
monologues à mi-voix. Ensuite, la composition fascine, les plans
rapprochés permettant de mieux comprendre une incarnation qui, vue
de loin, nous avait laissé perplexe pendant la première moitié de la
représentation.
Pour le ténor allemand, dans cette mise en
scène du moins, qui l’habille en Roméo au premier acte, Otello est
un homme jeune et séduisant, dont aucun brou de noix ne vient
colorer le visage. Comme égaré dans son rôle de chef militaire, il
manque cruellement de confiance en lui («Abbasso le spade !» accuse
un réel déficit d’autorité), y compris dans ses rapports avec sa
femme (on attend, a priori, davantage d’ardeur et de flamme dans le
duo «Già nella notte densa»).
La fin du II, et tout ce qui
suit, révèle le nœud du problème : Otello souffre d’hallucinations,
qui le détachent du monde qui l’entoure. Isolé dans un univers
mental peuplé de visions et de fantasmes, il devient le protagoniste
des films qu’il se fait dans sa tête. Du coup, on comprend pourquoi
les mensonges de Iago fonctionnent aussi bien. Connaissant son
maître mieux que personne, l’enseigne exploite ses failles, à
commencer par son incapacité à percevoir la réalité.
Dans
cette perspective, le III et le IV prennent la forme d’une course à
l’abîme, Otello s’enfonçant de plus en plus dans ses hallucinations
qui, successivement, le conduisent à insulter Desdemona, puis à la
tuer. Le meurtre n’a plus rien de conscient, ce qui confère au
personnage un surcroît d’émotion et de vulnérabilité. Impossible
d’oublier le regard de Jonas Kaufmann dans les dernières minutes de
l’opéra, exorbité et fixé sur un au-delà dont personne, à part lui,
ne peut deviner la teneur !
Cette composition à la fois
magistrale et puissamment originale justifie, à elle seule,
l’acquisition du DVD. Et puis, quel pied de nez à tous ceux qui,
après l’avoir encensé (souvent de manière excessive), n’ont pas de
mots assez durs pour dénigrer le ténor allemand ! Non, Jonas
Kaufmann n’est pas fini, loin de là. Il a encore beaucoup à apporter
aux spectateurs du monde entier et cet Otello en apporte la
démonstration éclatante.
Rendez-vous, maintenant, à Munich,
le 23 novembre prochain, pour les retrouvailles de Jonas Kaufmann
avec Otello, dans une nouvelle production. Il sera intéressant de
voir la manière dont sa conception du rôle a évolué.
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